Essenam, esclave des temps modernes

partirIl y a quelques temps, j’ai lu «La couleur des sentiments» de Kathryn Stockett. J’ai été tellement bouleversée par l’histoire que j’ai appelé ma sœur (qui l’a lu aussi) pour en parler. Je lui ai dit à quel point j’avais été retournée par le livre. J’ai fini mon laïus moralisateur en rajoutant que j’étais bien contente que tout ça ce soit du passé. J’ai rajouté que je ne comprenais pas que l’on puisse traiter avec autant de mépris une personne à qui on confie ses biens les plus précieux à savoir ses enfants et sa maison.

C’est à ce moment-là qu’elle m’a balancé cette phrase qui est arrivée comme une gifle sur mon visage et qui n’a cessé de me hanter depuis :

« Ce n’est pas du passé, si tu enlèves le racisme de base, certains font la même chose voire pire avec leurs employés de maison chez nous »

Notre discussion est partie de là et nous avons parlé du sort de certaines employées de maison dans les deux pays d’Afrique où nous avons grandi. Je n’en ai pas dormi. Ses mots m’ont troublée, ça m’a dérangée parce que je sais au fond de moi…qu’elle a raison.

La déclaration de ma sœur a fait remonter quelques souvenirs, ceux que j’enfouis au plus profond de moi parce qu’ils ne sont pas agréables. Ces pensées affreuses qui font suffoquer et qui conduisent inlassablement à l’insomnie. Ces actes et ces faits désagréables, qui me rappellent encore et toujours que dans mon pays d’origine et dans celui où j’ai grandi, la route est encore longue, sinueuse et pleine d’embûches. J’ai repensé à toutes ces employées (qui sont pour certaines encore des enfants), les bonnes comme on les appelle chez moi, qui sont assez bonnes (c’est le cas de le dire) pour s’occuper de la maison et des enfants mais qui n’ont droit qu’au mépris de leurs employeurs.

J’ai pensé plus particulièrement à Essenam* employée pendant des années par une connasse une de mes grandes cousines (une tata donc) qui habite à Dakar. Elle avait promis à sa famille de la scolariser en échange de quelques services à la maison. Les parents qui vivaient dans un village non loin de Lomé, avaient du mal à payer ses frais de scolarité. Ils n’avaient que peu de moyens et ont accepté, ravis d’avoir une telle opportunité. De plus, comme ils étaient de la même famille ils ne se sont pas méfiés. Envoyer son enfant vivre chez un membre de la famille (même à l’étranger) est une pratique courante au Togo. Les gens le font dans la majorité des cas pour se soulager financièrement. Ça m’a toujours posé problème mais ce n’est pas le but de mon billet on en reparlera.

Essenam (10 ans à l’époque) est arrivée à Dakar pleine d’espoir avec cet air timide et pudique que je n’oublierai jamais. La tata à qui ses parents l’ont confiée la réduite en esclavage en bonne à tout faire. Elle vivait dans des conditions lamentables. Elle ne l’a pas scolarisée et ne lui versait aucun salaire. Nous, les enfants nous savions, car nous allions parfois dormir chez elle et nous avions assisté à des scènes terribles (insultes, coups, humiliations), mais nous n’avons rien dit. Avec le recul je réalise que c’était de la lâcheté. J’avais 13 ans et même si dans ma culture c’est criminel très mal vu de tenir tête aux adultes, j’aurais dû réagir, j’étais la plus âgée du lot.

J’ai fait l’autruche à chaque incident. Je n’ai pas dit un mot lorsque la fille de ma «tante » qui a 8 ans était déjà une sale raclure et qui l’est restée d’une cruauté sans nom lui a craché dessus et l’a frappée. Et puis il y a eu la fois de trop, celle qui m’a donné la nausée. Nous étions invités à manger chez la tata, en jeune fille bien élevée, j’ai débarrassé la table. Au moment où j’ai voulu mettre les restes qui trainaient dans les assiettes dans les poubelles, ma tante a dit ; «ne jette pas, verse tout (détritus os et peau de poulet inclus) dans un bol. C’est le repas d’Essenam, elle partage toujours les restes avec Bobby.» Bobby, c’était son chien…

C’en était trop, j’ai senti monter en moi la rage et la colère. Je ne pouvais plus supporter cette situation injuste et inhumaine. J’ai donné un prétexte pour rentrer chez moi et parler à mon père. Il s’est renseigné et quand il a eu des preuves de ce que j’avançais, il a contacté les parents de la petite pour leur conseiller de récupérer leur enfant. Elle est retournée au Togo quelques semaines plus tard. Elle avait vécu ce calvaire pendant 4 ans. La malnutrition et les mauvais traitements l’ont rendue chétive, ses traits se sont durcis. Elle n’avait plus grand chose de la petite fille insouciante et pleine de vie qui avait débarqué au Sénégal quelques années plus tôt. Sa famille n’a pas voulu porter plainte contre la sorcière ma tante. Mon père m’a dit que les adultes s’occuperaient du reste et que je ne devais plus m’en mêler. Nous n’en avons plus jamais reparlé.

J’ai revu Essenam en 1999 à Lomé, elle n’a jamais repris l’école. Mais elle était radieuse. Elle venait de commencer une formation en couture et travaillait à côté pour ouvrir son atelier. Elle m’a même avoué en gloussant avec cet air d’enfant et cette pudeur qui ne l’ont jamais quittée qu’elle avait un petit ami. La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, elle m’a fièrement annoncé qu’elle avait enfin son atelier, qu’elle s’était mariée et qu’elle attendait son troisième enfant…

Elle s’en est sortie, mais combien sont-ils encore à vivre sous le joug de personnes viles et cruelles ?

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*Essenam, ce n’est pas son vrai nom.

Source de l’image ici

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Catégories :Une vie de Gaou

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16 réponses

  1. Une histoire qui touche, une fois encore… Je suis contente qu’elle ait réussi à mettre tout cela derrière elle (et j’espère que ta tante ne l’a pas remplacée par une autre petite fille)

  2. C’est bouleversant…et rappelle toi, tu n’étais qu’une enfant, tu n’as pas à te sentir coupable, au contraire, elle s’en est sorti grâce à toi.

    • Oh oui c’etait il y a des lustres. Je ne me sens plus coupable. Mais c’est vrai que parfois je me dis que j’aurais pu réagir plus tôt. Je pense en revanche qu’elle ne s’en est pas sortie grâce à moi mais parce que ses parents ont écouté les conseils de la famille. j,ai vu des cas des cas où les parents assistent impuissants à des situations (un peu moins grave certes) mais quand même parce qu’ils n’ont pas les moyens de récuperer leurs enfants …

  3. Compliqué… Le chemin est long et sinueux comme tu dis… N’oublie pas que cela dépend des familles… J’en ai connu des dures dans certaines où j’ai vécu, et des qui respectaient leur engagement (scolarisation…) et qui traitaient les enfants des autres comme leurs propres enfants. J’ai bien conscience que sur cette dernière famille c’est un peu/parfois « novateur », mais ça existe. Pour faire court, c’est ma belle-famille (ma belle-mère a le coeur sur la main, avec les moyens, et c’est pas une blague). Les choses changeront peu à peu, et surtout si la justice est forte… et permet de condamner des pratiques abusives… et là, le chemin est long et sinueux… j’y crois en tout cas !

    • Je n’oublie pas que cela dépend des familles d’où le «certaines familles». Je pense même (c’est mon avis hein) que si cette pratique (envoyer ses enfants dans la famille) perdure c’est bien parce-que certains tiennent leurs engagements. Tenir ses engagements , c’est LA norme. En revanche je trouve qu’on a tendance à détourner un peu trop facilement le regard dès qu’on parle de maltraitance dans nos pays….
      Ce n’est pas parce qu’il y en a qui font leur devoir qu’il faut fermer les yeux sur tous ceux qui sont condamnables . Merci d’être passée chère Bounty Caramel 🙂

      • Trop bien dit !
        Et oh que j’espère qu’un jour prochain les maltraitances seront davantage condamnables avec une « vraie » justice… Ca devrait aider à faire avancer les choses…

  4. C’est courant de nos jours! La bonne est la première à se lever et la dernière à dormir! Elle est plus qu’une machine, infatigable et bonne à tout faire (Absolument tout)! Et parfois, elle est sexuellement abusée par les hommes de la maison… Il y a plusieurs ONG qui s’occupent de ces cas mais combien de personnes en sont au courant et que fait l’Etat pour éviter tout ça?

    La seule solution, c’est d’assumer nos enfants quelque soit la situation dans laquelle nous nous trouvons.

    Tu as fait ce que tu as à faire et n’oublies pas que tu peux pas porter tout le poids du monde sur tes épaules…

    • Oui effectivement il y a aussi les abus sexuels. Dans le cas d’Essenam, il n’y avait pas ce genre de maltraitances. Effectivement les ONG s’en occupent mais il faut aussi sensibiliser la population car c’est elle qui est au coeur de tout cela. Comme tu dis le mieux c’est de garder ses enfants quoiqu’il arrive. C’est déjà un début. Pour les adultes, beaucoup ne savent pas qu’on peut les déclarer comme un salarié lamda (au Senegal en tout cas) et ainsi les proteger. Informer les personnes qui envisagent de faire ce travail de leurs droits pourrait aussi être une piste. Bref il y aurait tellement de choses à faire…
      Je suis bien consciente que je ne peux absolument pas porter le poids du monde sur mes épaules et je n’en ai pas envie de toute facon 🙂
      Merci Elane 🙂

      • Tu le dis si bien. Il y a vraiment beaucoup de travail et de sensibilisation à faire dans ce domaine et surtout une prise de conscience des parents et futurs parents…
        Merci à toi Miss Gaou 🙂

  5. Qu’est ce que vous avez tous à me faire pleurer ce matin ??! C’est vraiment une histoire honteuse. Tu as bien réagi d’en parler à ton papa, et de la chance d’avoir un papa qui a su t’écouter aussi… Même les « bonnes » qui sont payées travaillent dans certaines familles dans des conditions vraiment inadmissibles. Des gens qui osent de donner de grandes leçons sur le racisme parce qu’ils sont noirs et qu’ils connaissent et qui se comportent comme des raclures, beurk ! Mon mari me dit que j’en fait trop, que je suis trop gentille avec le gardien, la nounou de Michoco. je ne crois pas qu’on ne soit jamais assez gentil non ! Ne pas faire aux autres ce que l’on aimerait pas que l’on nous fasse me semble un bon postulat de départ. Merci m’dame Gaou pour ton texte juste et engagé, comme toujours !

    • Ndeyssane, boul djoy petite yaye 🙂
      Effectivement vaste sujet. J’ai la chance d’avoir des parents qui sont à l’ecoute même s’ils ne vont pas toujours dans mon sens ( c’est bien dommage 😆 )
      Mon père avait l’impression que quelque chose ne tournait pas rond mais n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. C’est dur quand on est pas dans le quotidien des gens de se positionner. De plus ce sont quand même des accusations grave et quand on est dans une famille, c’est un sujet délicat à aborder…

  6. D’abord pour te dire que moi aussi j’ai beaucoup aimé le livre de Kathryn Stockett. Ici le titre est The Help. Le film pour une fois est presqu’aussi bon que le livre.
    Ce que tu racontes sur ce que c’est passé en Afrique quand tu étais petite est bouleversant. Je pense que des évènements similaires se sont déroulés et se déroulent encore dans toutes sortes d’autres pays. Je pense à l’Inde, aux pays d’Afrique du Nord et du Moyen Orient. Plusieurs femmes que j’ai rencontrées ici aux USA et qui ont grandi dans ces pays avaient des domestiques (elles les appelaient ainsi) et si elles n’étaient pas traitées avec la violence dont tu parles dans ton billet, l’inégalité entre citoyens d’un même pays n’en restait pas immense.
    C’est impossible de reprocher à un enfant jeune comme tu l’étais de se taire quand il ou elle se rend compte que quelque chose ne va pas. Je pense que tu avais déjà le cœur et l’esprit ouverts au plus plus jeune âge. Merci pour ta franchise et de nous éclairer sur un sujet incomfortable.

    • J’ai lu le livre de Kathryn Stockett en anglais en fait. J’avoue que l’histoire est poignante. C’est un episode de mon adolescence qui me met toujours très mal à l’aise et même avec tous les efforts de la terre ma gêne se ressens dans le billet. Personne ne m’a jamais reproché quoi que ce soit même pas Esse qui aurait pourtant pu plus d’une fois. Effectivement les inegalités sont nombreuses dans ce monde mais comme tu dis, elles ne doivent pas servir de pretexte pour commettre des actes ignobles.
      Merci Evelyne d’être passée!

  7. Je n’ai pas lu « La couleur des sentiments » mais j’ai vu l’adaptation cinématographique. Ca m’a profondément révoltée et pendant tout le film, j’ai pensé aux « vidomègon » du Bénin (et sûrement du Togo) et à tous les enfants ainsi maltraités et malmenés encore dans beaucoup de pays africains …

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