Confessions de Gaou : Je suis venue, j’ai vu, J’ai perdu …

8 MARSJe voulais quitter la France partir, m’éloigner de ma famille que je trouvais envahissante. Lorsque je vivais à Paris, tout m’exaspérait. Le RER, le métro l’agressivité des gens, le racisme, ce besoin de mettre des gens dans des cases. Si tu es serveur, tu seras serveur toute ta vie. Si tu veux devenir banquier, sans diplôme,  on ne te donnera pas ta chance. Tout est organisé, chacun doit rester à sa place. Toute une vie tracée, planifiée. Je ne voulais pas de ça, vivre dans ce pays qui encourage l’assistanat. Je voulais partir loin de ce pays qui m’étouffait, qui voulait m’enfermer dans des cases. Je me suis renseignée et j’ai entendu parler du Canada. Un pays merveilleux où on peut réussir, où on peut vivre libre et en sécurité, le rêve… canadien.
Je suis donc partie  avec l’espoir d’une vie meilleure dans mes valises. Aujourd’hui avec le recul, je réalise que j’étais folle de tout lâcher pour partir. J’avais un travail correct, des amis, de la famille et je les ai abandonnés pour un mirage. Ma vie ici n’est en rien ce que  j’espérais même après tout ce temps.  Mes semaines s’enchainent et se ressemblent. Je me lève le matin, je prépare les lunches box pour toute la famille, je me douche, je pars travailler, je rentre après être passée par l’école, je vais faire les courses, le ménage, je prépare le diner, nous mangeons sans mon mari qui rentre tard, je range, je l’attends devant la télé, il rentre, je lui fais à manger et je vais me coucher, épuisée.
A cause des problèmes de garde d’enfants, nous ne sortons jamais rien que tous les deux, mon mari et moi.
Ce cycle incessant, monotone, insipide, c’est mon quotidien; ma vie est triste,  je n’ai pas d’amis ici. Personne avec qui aller boire un verre, sortir, me changer les idées parler de mes peines, de mes angoisses et de mes regrets. Je ne veux pas dire à ma famille restée en France que je souffre, que je regrette parce que j’ai honte, j’ai peur d’être jugée, raillée. Je suis partie en claquant la porte et en fanfaronnant. Je me retrouve ici dans ce pays que je vomis chaque jour un peu plus. Avec une vie toute tracée.  Mes amis restés en France m’appellent la Canadienne, s’imaginent que j’ai une vie de rêve, que je déjeune en haut de la tour CN, que je croise des stars au TIFF, que je vais pique-niquer aux chutes du Niagara quand il fait beau. Ils fantasment ma vie, celle que j’avais imaginée avant de partir. Ma réalité est tout autre, ma vie est  planifiée  elle rentre dans cette case même que je voulais fuir en quittant la France, les amis et la famille en moins.  Ma carrière n’est en rien ce que j’espérais, on m’avait dit qu’au Canada on te donnait ta chance, qu’être bilingue était un atout et qu’on pouvait changer facilement de domaine. Ma carrière, ce sont les centres d’appels,  les promotions qui me passent sous le nez parce qu’une maman n’est pas flexible pour travailler au pied levé. Je ne suis pas assez expérimentée, pas assez diplômée comme en France finalement.  Mon travail ne me paie pas assez pour mettre de l’argent de côté, je ne pourrai pas payer l’université à mes enfants. J’ai mis toutes mes économies dans cet espoir d’une vie meilleure et aujourd’hui je suis ruinée, épuisée moralement, physiquement et terriblement seule. Si je devais faire le bilan de ma vie  aujourd’hui, je dirais que  je n’ai pas de vie. Je n’ai même pas 40 ans et ma vie est déjà terminée.

Le témoignage ci dessus, bien qu’écrit à la première personne n’est pas le mien. Je ne suis pas du genre à rester coincée dans une vie qui ne me convient pas et je ne suis pas venue à Toronto pour fuir qui que ce soit.  Ce récit c’est l’histoire d’une Française que j’ai croisée hier. Elle m’a entendu parler français avec mini gaou et a engagé la conversation avec moi. Elle vit au canada depuis plusieurs années. Elle voudrait repartir mais elle a des enfants nés ici et un mari Canadien d’origine étrangère qui ne se voit pas tout recommencer en France. Son témoignage m’a vraiment touchée. Elle avait les larmes aux yeux et la voix pleine de regrets en me parlant. Elle m’a dit qu’elle n’idéalisait pas la France mais qu’elle était vraiment très seule ici, elle ne s’est pas fait d’amis. Elle trouve les gens très fermés. Ils ont leurs amis, rencontrés à la fac et ne ressentent pas le besoin de s’en faire d’autres. Pour son entourage elle est une immigrante parmi d’autres. Elle m’a aussi avoué que si c’était à refaire elle ne serait pas venue. Elle n’a pas vu ses enfants grandir parce qu’elle travaillait beaucoup et sans diplôme son champ d’action est très limité niveau carrière.
On parle souvent  (à juste titre) des violences faites aux femmes, des discriminations et des inégalités qui subsistent. Être une femme aujourd’hui est un combat quotidien, on doit se battre contre les préjugés, les violences et les clichés. J’avais tendance à penser que les femmes qui vivent en Occident dans des conditions normales, qui jouissent d’une certaine liberté et qui travaillent avaient une vie correcte. Puis je l’ai rencontrée, j’ai ressenti sa douleur, touché du doigt sa solitude, sa peine et sa honte m’ont submergée.  Elle s’est confiée à moi, une inconnue; car elle n’a pas eu peur d’être jugée, elle sait que je ne la reverrai plus. Elle n’a pas  eu peur de passer pour une pauvre enfant gâtée qui geint du fond de sa prison dorée où crédits à la consommation, solitude et émissions télé abrutissantes sont légion.

Aujourd’hui, c’est la journée de la femme, je voudrais profiter de l’occasion pour avoir une pensée pour toutes ces femmes silencieuses, transparentes et invisibles, qui donnent l’impression d’être heureuses mais qui sont coincées dans un quotidien fait de solitude et de regrets. Ces femmes qui enferment leur souffrance dans le mutisme. Ces épouses, ces mères de famille qui de peur que leur peine n’ait pas sa place sur l’échelle de la douleur se taisent. Celles qui pensent que leur malheur ne doit pas faire concurrence à la vraie souffrance des femmes, qui ne disent rien et font semblant d’être heureuses…

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Catégories :Temoignages de Gaous

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14 réponses

  1. Oh my God! Je croyais que c’était toi, j’ai failli pleuré. Non pas que ce soit aussi triste d’ailleurs. C’est désolant, la pauvre…j’ai la chance d’être une expat heureuse, je ne pourrais jamais retourner en France. Mais je crois que l’expatriation n’est ni la solution ni la cause d’un problème.

  2. LOL désolée de t’avoir fait peur lol. Rassure-toi je ne suis pas du genre à souffrir en silence. Le jour où j’en aurai marre de Toronto, je m’en irai. J’en ai vraiment rien à faire de ce que diront les gens. La vie est trop courte pour s’ enfermer dans une situation qui ne nous convient pas. Enfin c’est mon avis. Elle m’a vraiment fait de la peine, il fallait que j’en parle 🙂

  3. Emouvant et tellement vrai. Prise dans mon quotidien j’ai oublié la journée de la femme et je vais essayer de me rattraper maintenant. Merci de partager l’histoire de cette femme. Notre combat est long et difficile. J’ai beaucoup beaucoup d’espoir dans nos enfants y compris les garcons qui sont tellement plus ouverts et repoussent les clichés. On y arrivera!

  4. J’aime ce temoignage ! J’ai ete dans cette situation l’annee derniere quand j’ai vecu avec ma soeur dans sa ville de Cambridge aux Maryland. Mais je suis sure que c’est extra dure quand c’est une nouvelle vie dans un nouveau pays.

    • Moi ce qui me choque c’est que ce n’est pas une nouvelle vie justement! Elle est au Canada depuis des lustres! Je ne comprends pas qu’elle ne dise rien à sa famille! Elle n’a même pas 40 ans et elle dit que sa vie est finie c’est affreux quand même!

  5. Ouf! Moi aussi j;ai cru que c’était toi! C’est d’un sincère!!! Et je te dirai que je rencontre aussi de temps à autre des françaises/allemandes/espagnoles/autres qui détestent l’Irlande sous toutes ses coutures, ne se sont jamais intégrées et ne semblent vivre leur vie que par journaux interposés, malgré une expatriation choisie, mais qui râlent après un séjour au pays parce que, même si tout y est mieux, que la famille est là tout a trop changé et au final… je crois qu’elles ne seraient bien nulle part. c’est triste. Mais tu l’as sans doute aidée en l’écoutant. – a random act of kindness.

    • Oh oui les eternels insatisfaits il y en a partout. Mais j’ai vraiment eu de la peine pour elle. C’est triste d’être déprimée comme ça et de ne rien dire à personne. Je lui ai suggéré de parler à sa famille. Si les gens ne savent pas que tu souffres ils ne peuvent pas t’aider …

  6. Moi aussi j’ai pensé que c’était toi mais ça ne te ressemblait pas trop et puis pas de promotion (ça fait 6 mois que tu es là !) donc j’étais un peu surprise.

    Eh oui, tu découvres le quotidien de beaucoup de français au Canada qui restent bloqués dans cette vie et ne veulent pas rentrer et font croire que tout va bien. Bienvenue au Canada…

    • LOL non ce n’est pas moi. Moi quand ça ne va pas toute la famille est au courant PTDR. Je ne comprend vraiment pas pourquoi les gens ne disent rien! C’est affreux il y a toujours une solution! Il faut parler plutôt que de rester là à déprimer…Enfin c’est bien triste..

  7. C’est un joli article pour le 8 mars. Il y a beaucoup de personnes qui se sentent coincées dans leur vie et c’est sans doute encore plus vrai en tant que femme, et que maman.
    Depuis que je suis devenue maman, je suis très heureuse, et en même temps je me sens parfois bloquée avec mon petit garçon car mon mari est très absent et ne prend pas du tout le relai pour rien. Je ne peux pas faire ce que je voudrais et je n’avais pas bien pris conscience de cela avant la maternité.
    Je pense que les femmes subissent encore beaucoup plus de souffrances et de violences que celles qui sont visibles (c’est ma théorie de l’iceberg), on n’a pas fini d’en parler…
    Si tu revois cette femme, dis-lui de notre part d’ouvrir un blog, de s’ouvrir au monde, de partager, de militer, de s’engager dans des associations, de faire des choses pour d’autres personnes que sa famille, ça lui redonnera le sourire, la joie de vivre et un sens à sa vie !
    J’ai cru un instant qu’il s’agissait de toi, mais au fil des lignes je me disais, « tiens, moi qui m’imaginait monsieur gaou en train de cuisiner de bons petits plats !! » ah ah !

  8. Merci petite Yaye 🙂 Je lui ai dit de parler à sa famille. De rentrer pour des vacances?! C’est vrai que la vie d’épouse et de maman est parfois compliquée mais on ne doit pas baisser les bras. Moi quand ça ne va pas je le dis parce que parfois les gens ont une solution à laquelle on a pas pensé. Il y a toujours un moyen…

  9. Merci d’avoir partagé ce témoignage à l’occasion du 8 mars. La souffrance des femmes est malheureusement souvent invisible. Nul besoin de vivre dans un village paumé au fin fond d’un pays en voie de développement pour souffrir. Les causes psychologiques peuvent être aussi profondes et douloureuses que les causes physiques !
    Par contre, arrête de nous faire peur avec ta façon de présenter tes articles. c’est comme la fois où tu as parlé de ton collègue qui s’est fait virer. Ok, au bout de quelques lignes, quand on te connaît, on sait bien que cela ne peut pas être toi, mais quand même hein !

  10. C,est vraiment triste cette histoire. Si elle a parle a une inconnue c’est qu’elle en avait besoin.

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